16 h.
Je soulève le transat et je la sens glisser. J’entends le bruit, sourd, immense. Je me retourne. Elle est là, allongée sur le dos, hurlant.
Je n’arrive pas à y croire. Cela n’a pas pu arriver. Ce n’est pas réel. C’est si stupide. Si stupide.
Je la prends, la serre, la calme. Ca va aller, elle crie, elle vit. Où a-t-elle tapé ? Un tel bruit, ça ne peut être que la tête.
Sa tête. Elle est en train de prendre une drôle de forme. Je la connais sa tête. Je la caresse depuis sa naissance. Cet os, il n’était pas comme ça. Son crâne, il n’est plus le même.
Sa couche est pleine, je dois la changer. Après, on verra. Je la pose. Elle hurle, elle qui est toujours si calme. Je la reprends, elle s’apaise. Je la repose, nouveaux cris stridents. Non, non, ça ne va pas.
Vite, le téléphone. Appeler le Klou.
Ça sonne, ça sonne. Il ne répond pas. Je laisse sonner, perdue. Et puis, une voix féminine, le standard.
“- Je dois joindre mon mari, c’est très urgent.
- Je contacte son assistante. Elle va lui dire de vous rappeler.”
Il vient, vite. Entretemps, j’ai trouvé le numéro de la centrale des médecins. Il faut aller à l’hôpital de l’enfance pour faire un contrôle. Je ne sais comment, tout le monde embarque, Crapouille comprise, qui sent la tension, mais reste assez heureux de partir en voiture.
Sur le trajet, Charlotte est tranquillement endormie contre moi. Impossible de la lâcher, de la mettre dans le siège auto. Je ne veux plus la lâcher. Je m’efforce de ne rien penser, pour ne pas trop penser. J’ai cassé notre fille, ça tourne dans ma tête. Pour les heures à venir, l’angoisse est ma demeure.
17 h.
A l’hôpital, tout de suite on l’examine. Puis radio. Puis attente des résultats de la radio. Le premier médecin est rassurant. Le deuxième, chirurgien, ranime la flamme de l’angoisse. Il y a un trait. Sans doute une fracture. On vous transfère au CHUV pour un scanner. Il faut vérifier qu’il n’y a pas de saignements sous la fracture.
18 h 30.
Je suis seule avec Charlotte. Le Klou est rentré avec notre fils pour le faire manger, et me rapporter ensuite des affaires. Ces 20 minutes dans l’ambulance sont probablement parmi les pires instants de ma vie. L’infirmière assise à côté n’ose aucun mot. L’angoisse laisse peu de place à la conversation.
Pourtant, Charlotte est paisible. Elle dort toujours, absente aux affres de ses parents, à la sollicitude des infirmières, à la concentration des médecins.
Aux urgences du CHUV, la liste de ceux qui patientent pour un scanner est longue. On m’installe sur une chaise dans une allée. Autour de moi, surtout des personnes âgées allongées. La lumière est froide, l’ambiance est à l’expectative.
19 h.
Un médecin du service de chirurgie pédiatrique descend. Je raconte à nouveau les faits. C’est déjà la 6e fois et c’est loin d’être la dernière. Mais je n’entendrais de la part des soignants aucun reproche, ils essayeront tous d’être rassurants, ils seront tous exemplaires.
L’interne ne parle pas fort. Il semble très réservé, presque craintif. Il me demande si ma fille sera calme pendant le scanner, ou s’il faudra la sédater. Je ne veux pas qu’elle soit sédatée. Je lui dis qu’elle va rester calme, si on n’attend pas trop longtemps. L’interne fait ce qu’il faut. On prend la tête de liste pour le scanner. Charlotte n’ouvre pas un oeil. Elle vient de faire une entrée fracassante dans la vie, avec son premier scanner à deux semaines.
L’interne est gentil, il reste à côté de moi pendant le scanner et m’explique tout.
Puis je retourne sur ma chaise, dans le couloir, mon bébé dans les bras. Et j’attends. 45 minutes. Sans rien savoir. Est-ce bon signe ? S’il y avait quelque chose, ils seraient venus la chercher déjà. On ne laisse pas un bébé saigner dans sa tête au milieu de nulle part.
Je trouve les lieux de plus en plus glauques. Les mêmes vieux sont toujours là, à attendre leur scanner. Les lits s’accumulent dans le couloir. De façon absurde, je me dis que l’ambiance serait plus sympa s’il y avait plus de jeunes. Je vois passer des urinoirs vides, puis pleins. La chaise est inconfortable, une douleur me cisaille le dos.
Pénitence.
20 h.
L’infirmière arrive. Charlotte va être admise pour la nuit en soins continus de pédiatrie. Je demande un téléphone pour mettre fin au purgatoire du Klou.
20 h 10.
L’interne revient. A priori le scanner est bon, la fracture est légère. Il nous monte dans le service qui nous abritera pour la nuit. Je souffle un peu.
Les soins continus, c’est un open space. Il doit y avoir une dizaine de lits, où chaque enfant est branché. Des écrans partout affichent rythmes cardiaques et respiratoires, pression artérielle et saturation en oxygène. Charlotte aura des contrôles chaque heure. Le Klou est revenu avec la Crapouille. A l’entrée, ils doivent se désinfecter les mains. La Crapouille est contente, elle a pris le tram pour venir. Et puis, Maman “est y a”.
21 h.
Ils repartent. On m’a apporté un fauteuil pour la nuit.
Partout des bips. Au début, quand ce sont ceux de Charlotte, je sursaute et me lève pour vérifier l’écran. Puis je m’y fais. Les machines sonnent pour un rien.
Charlotte mange et s’endort comme d’habitude.
23 h 30.
Un chef de clinique vient la voir. M’explique qu’il faudra faire plusieurs contrôles dans les semaines à venir pour vérifier qu’en grandissant le crâne n’écarte pas les bords de la fracture.
00 h 00.
On me change d’endroit. Charlotte occupait jusque-là une petite pièce que l’on pouvait fermer. Mais elle est à présent dévolue à un malade “peut-être contagieux”. Je ne demande pas quel est le virus suspect. Parfois, mieux vaut ne pas trop en savoir. Nous sommes à l’autre bout de l’open space, à côté d’une immense baie vitrée. Au petit matin, je pourrai contempler une vue magnifique sur la cathédrale, le Lac, Morges. Et aussi sur les pistes d’atterrissage des hélicoptères. Une pensée pour mon fils qui aurait adoré voir ça.
00 h 30.
Cette fois, seuls des rideaux nous séparent des autres petits patients. Dans le lit en face de Charlotte – toujours imperturbable – une fillette de 3-4 ans accompagnée de son papa. On veut lui poser une sonde urinaire. Elle pleure, se plaint, ne se laisse pas faire. Des infirmières arrivent en renfort. Les pleurs ne s’apaisent pas, cela dure un temps fou. Puis doucement, le soin se fait, l’enfant se calme. Le père prend son iPod, s’installe sur le fauteuil et bientôt, s’endort. Combien de nuits a-t-il déjà passées ici ?
A côté, un garçon dort paisiblement. Il doit avoir quoi, 8 ans, 10 ans ? Jusqu’au matin je m’interrogerai sur ses raisons d’être là. Puis je verrai. Tous ses orteils, noirs. Des engelures ? Est-ce qu’ils vont devoir l’amputer ?
Le Klou m’avait apporté mon smartphone. Moi qui suis réticente à toutes ces technologies, cette nuit-là, j’ai compris l’intérêt d’un tel engin. Le Klou et moi échangerons 90 mails. Sans son soutien, la nuit aurait été cauchemardesque.
4 h.
Le téléphone des infirmières sonne. Une maman appelle pour prendre des nouvelles de son bébé. J’aime la voix de l’infirmière, gaie et rassurante. J’imagine la mère insomniaque au bout du téléphone.
4 h 45.
Charlotte finit son biberon et se rendort comme si de rien n’était. Je demande une couverture, incline le siège et contre toute attente, m’endors, épuisée.
7 h.
Changement de garde. On me demande de sortir pendant les transmissions. Avec l’aube, tout semble plus serein.
8 h 30.
L’infirmière vient m’avertir que Charlotte va être mise en chambre. Je ne sais pas encore combien de temps on va devoir rester.
9 h.
Le pédiatre passe la voir. Me dit qu’ils gardent les tout-petits 24 h pour contrôle. Nous pourrons sortir en fin de journée.
9 h 30.
On nous transfère dans une chambre du service de chirurgie pédiatrique. Nous la partageons avec une maman qui a accouché 6 jours auparavant dans le Jura. Sa fille est née sans palais. Elle me raconte les premières heures de vie de sa fille, ses difficultés à la nourrir, le parcours qui les attend les prochaines années.
16 h.
Nous avons le feu vert pour partir. La Crapouille est en forme. Il a croisé des clowns, fait du tracteur dans les couloirs de pédiatrie, pris le tram. Charlotte semble se porter comme un charme. Le Klou et moi commençons à digérer le choc. Ces dernières 24 heures me semblent irréelles. Et pourtant, plus rien n’est comme avant. Nous avons frôlé le drame. J’ai frôlé des gens qui connaissent un drame.
Le lendemain, nous apprendrons le terrible accident de car dans le Valais. Ce n’est pas sans un pincement au coeur que nous songerons à ces enfants transférés dans le service que nous venions de quitter. Nous avons eu de la chance. Nous avons de la chance. Puissions-nous continuer à la mesurer chaque jour qui passe.






